Tchernobyl : 40 ans après l’accident nucléaire, quel héritage pour la Suisse ?
Il y a 40 ans, l’accident de Tchernobyl libérait des quantités massives de radioactivité dans l’air. Toute l’Europe, y compris la Suisse, a été touchée. Aujourd’hui, l’OFSP surveille toujours de près la radioactivité dans l’environnement pour protéger la santé de la population.
Le 26 avril 1986, l'explosion et l'incendie du réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl ont entraîné des rejets massifs de radioactivité dans l'atmosphère. Les masses d’air ont ensuite transporté cette radioactivité à travers une grande partie de l’Europe. La majeure partie de la radioactivité s’est déposée sur les territoires de l’actuelle Ukraine, de la Biélorussie et de la Fédération de Russie. Une partie du nuage s’est toutefois déplacée vers l’ouest, atteignant la Suisse dès le 30 avril 1986. Il a été détecté à 2 heures du matin à la station de mesure du Weissfluhjoch près de Davos, puis à 15 heures le même jour à Fribourg.
La Suisse face aux retombées radioactives
Dès le 30 avril 1986, des précipitations ont entraîné un dépôt humide de radioactivité sur le sol, tout d’abord en Suisse orientale et, dans une moindre mesure, dans le Jura vaudois. À partir du 3 mai, d’importants dépôts supplémentaires sont observés au Tessin et dans les vallées méridionales des Grisons. La variabilité de ces précipitations a conduit à une contamination hétérogène du territoire en césium-137, comme le montre la figure 1.
De l’iode‑131 a également été déposé, notamment par déposition sèche, contribuant au transfert vers la chaîne alimentaire.
Une augmentation importante du débit de dose ambiant est observée en Suisse à la suite du passage du nuage radioactif et des dépôts de particules radioactives au sol. Les radionucléides de courte période, notamment l’iode-131 (demi-vie de 8 jours), disparaissent toutefois relativement rapidement, en quelques semaines, ce qui a entraîné une diminution progressive de l’exposition ambiante au cours de l’été 1986 comme le montre la figure 2. Par la suite, le recul de la contamination s'avère plus lent car la demi-vie des isotopes de césium désormais dominants est plus longue, en particulier celle du césium 137 (30 ans), qui est encore détectable aujourd'hui.
L’évaluation de la contamination dans les différents compartiments environnementaux (air, sols, végétaux et denrées alimentaires) ainsi que le suivi de son évolution dans le temps entre début mai 1986 et fin 1987 (voir L'exemple de l'accident de Tchernobyl 1986: contamination des denrées alimentaires en Suisse), ont constitué les éléments essentiels sur lesquels les autorités se sont basées pour décider des mesures et recommandations de comportement et pour fournir à la population des informations adaptées à ses préoccupations (OFSP, 1986).
Le césium-137, une contamination qui perdure
Le suivi de la contamination de l’environnement s’est poursuivi depuis lors. Les résultats et les enseignements publiés en 2006 (OFSP, 2006) restent largement valables aujourd’hui. Les analyses montrent que le césium-137 est encore détectable dans l’environnement quarante ans après l’accident, en particulier au Tessin, région la plus touchée par les retombées. De faibles concentrations sont encore observées dans les sols, certaines denrées alimentaires et, ponctuellement, dans l’air, notamment en hiver en raison de la remise en suspension de particules de sol ou de la combustion de bois contaminé.
Contamination des sangliers : une situation particulière
Certains sangliers chassés au Tessin peuvent encore présenter des concentrations de césium-137 atteignant plusieurs milliers de becquerels par kilogramme. La contamination des sangliers a évolué de manière particulière : les concentrations mesurées dans la viande ont augmenté progressivement au cours des décennies suivant l’accident, atteignant des valeurs très élevées encore aujourd’hui.
Cette situation s’explique par le comportement du césium dans l’environnement. Avec le temps, ce radionucléide migre lentement vers des couches plus profondes du sol. Il peut alors être absorbé par certaines espèces de champignons souterrains, notamment les « truffes de cerf », qui poussent à une dizaine de centimètres de profondeur et ont la particularité d’accumuler le césium. Bien que ces champignons ne soient pas comestibles pour l’être humain, ils constituent une source de nourriture appréciée des sangliers, ce qui explique les concentrations élevées mesurées dans leur viande.
Un contrôle systématique de la radioactivité des sangliers chassés dans le canton du Tessin a été introduit en 2013 par le service vétérinaire cantonal en collaboration avec l’OFSP. Des mesures de tri effectuées directement sur le lieu de chasse permettent de confisquer immédiatement l’animal si la valeur seuil est dépassée. La concentration de césium-137 dans la viande est ensuite mesurée en laboratoire pour confirmer que la valeur limite pour ce radionucléide, fixée depuis 2017 à 600 Bq/kg dans l’Ordonnance Tchernobyl, est effectivement dépassée. En 2015, une activité record de 9 900 Bq/kg de césium-137 a été mesurée dans la viande d’un animal chassé au Tessin. À l’exception de ce cas, les concentrations maximales depuis 2013 se situent généralement entre 3 000 et 5 000 Bq/kg, et la proportion d’animaux confisqués reste stable, entre 3 et 5 %.
Mesures et recommandations pour limiter l’exposition
L'organisation de prélèvements et de mesures a permis de disposer rapidement d’une évaluation de la situation radiologique. Aucune mesure stricte n’a été ordonnée immédiatement en Suisse, la seule interdiction ayant concerné la pêche dans le lac de Lugano promulguée à l’automne 1986. Dès début mai, des recommandations de comportement ont été émises pour limiter l’exposition, notamment à l’iode-131 : ne pas boire l’eau des citernes, éviter le lait de mouton et ses dérivés, laver les légumes cultivés en plein air et peler certains végétaux. Pour les enfants de moins de deux ans, les femmes enceintes et/ou allaitantes, il a en outre été recommandé de s’abstenir jusqu’à mi-mai de consommer du lait de vache frais, des salades et des légumes frais. Ces recommandations visaient principalement à réduire l’exposition de la thyroïde à l’iode radioactif.
L’impact sanitaire pour la population Suisse
La dose efficace moyenne reçue par la population suisse à la suite de la catastrophe de Tchernobyl a été estimée à 0.5 mSv, avec des valeurs pouvant atteindre jusqu'à 5 mSv pour les personnes les plus exposées qui n'auraient pas suivi les recommandations (OFSP, 1987). C’est l’ingestion de denrées alimentaires contaminées par les deux isotopes de césium ainsi que par l’Iode-131 qui a principalement contribué à la dose d’irradiation.
Ce niveau de dose n'a pas permis de mettre en évidence des conséquences sanitaires directes pour la population en Suisse. Une estimation théorique du nombre de décès supplémentaires par cancer en Suisse suite à l'exposition de la population associée à l'accident de Tchernobyl a été réalisée à l'aide du facteur de risque de la Commission internationale de protection radiologique CIPR (osfp, 1987). Cette estimation, basée sur une extrapolation linéaire des risques depuis les doses élevées vers les faibles doses, qui est généralement admise comme prudente, conduit à 200 décès additionnels par cancer en Suisse consécutivement à l'accident sur une période de 80 ans. Une telle augmentation peut cependant difficilement être décelée et confirmée à l'aide d'outils épidémiologiques. A l'échelle mondiale, les mises à jour de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS, 2006, 2016) et de l'United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiations (UNSCEAR, 2008, 2017, 2024) restent aujourd'hui les publications de référence concernant l'impact sur la santé de l'accident de Tchernobyl.
La surveillance aujourd’hui : rester vigilant
En 2026, quarante ans après l’accident de Tchernobyl, la menace d’un événement radiologique susceptible d’entraîner des rejets de radioactivité dans l’environnement n’a malheureusement pas diminué. Le contexte géopolitique actuel, marqué par la guerre en Ukraine et au Moyen-Orient, rappelle que les risques ne se limitent pas aux accidents dans une centrale nucléaire. Des actes malveillants ou des attaques visant des installations nucléaires ou des infrastructures associées peuvent également constituer des sources potentielles de rejets radioactifs.
Pour détecter rapidement toute augmentation anormale de la radioactivité dans l’environnement, la Suisse dispose d’un dispositif de surveillance étendu et modernisé. Nous exploitons depuis 2018 le réseau automatique de mesure de la radioactivité dans l’air URAnet aero, complété par des systèmes de prélèvement à haut débit permettant d’identifier et de quantifier des traces encore plus infimes de radionucléides dans l’atmosphère.
Depuis 2025, le dispositif est renforcé par une nouvelle station de mesure installée à la station de recherche du Jungfraujoch, à plus de 3400 m d’altitude, dans la troposphère libre. Cette localisation, unique en Europe, permet de détecter rapidement de très faibles concentrations de radioactivité, y compris en provenance de l’étranger.
Références
- OFSP, 1986 : « Le point sur la contamination radioactive en Suisse à la suite de l'accident de Tchernobyl ». Office fédéral de la santé publique. (Copie pdf voir sous 'Documents')
- OFSP, 1987 : « Tschernobyl : Risques liés aux radiations et leur problématique. Etude du groupe d'expert sur les relations dose/effets destinées à la Commission fédérale de la protection contre les radiations ». Office fédéral de la santé publique, Juin 1987. (Copie pdf voir sous 'Documents')
- OFSP, 2006 : «20 ans après l'accident nucléaire de Tchernobyl : les conséquences en Suisse ». (Copie pdf voir sous 'Documents')
- OMS, 2006. Health effects of the Chernobyl accident and special health care programmes. World Health Organization. https://iris.who.int/handle/10665/43447
- OMS, 2016 : 1986-2016: Chernobyl at 30. World Health Organization. https://www.who.int/publications/m/item/1986-2016-chernobyl-at-30
- UNSCEAR 2008 Report: Sources and effects of ionizing radiation. In: United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic radiation. Report of the General Assembly, New York, United Nations; Annex D: Health effects due to radiation from the Chernobyl accident. (www.unscear.org)
- UNSCEAR 2017 White Paper: Evaluation of data on thyroid cancer in regions affected by the Chernobyl accident. United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic radiation. New York, 2018. (www.unscear.org)
- UNSCEAR 2024 Report: Sources, effects and risks of ionizing radiation. United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic radiation. United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic radiation. Volume II, Annex B: Evaluation of public exposure to ionizing radiation. (Including a summary of the Chornobyl accident pp. 153-156). (www.unscear.org)
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